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Des restos mangent leurs bas

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NATHAËLLE MORISSETTE La Presse 11 Décembre 2023

CHUTE DES RECETTES

La deuxième portion de 2023 a été catastrophique pour de nombreux restaurateurs qui n’hésitent pas à la qualifier de « pire période » qu’ils aient vécue. Et le temps des Fêtes, moment normalement lucratif, ne leur fera visiblement pas de cadeau

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSELe nombre de faillites en restauration au Québec a augmenté de 81,2 % entre octobre 2022 et octobre 2023 pour un total de 337 depuis le début de l’année, selon les données fournies par l’ARQ

Le nombre de faillites en restauration au Québec a augmenté de 81,2 % entre octobre 2022 et octobre 2023 pour un total de 337 depuis le début de l’année, selon les données fournies par l’Association Restauration Québec (ARQ).

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

« Si on oublie la COVID-19, ça va être la pire année de mon existence », lance sans détour le propriétaire de la brasserie Saint-Bock, Martin Guimond.

Il calcule faire actuellement le quart des ventes enregistrées en 2019, année prépandémique. Alors que son établissement de la rue Saint-Denis à Montréal fêtera sa 18e année d’existence en avril, M. Guimond n’a pas été en mesure de payer son loyer le 1er décembre. Une première pour lui.

Le propriétaire de la brasserie Saint-Bock, Martin Guimond

Je n’ai jamais manqué un paiement. Jamais. Même pas de retard. Et là, je ne serai pas capable. C’est humiliant pour moi. Je n’arrive même pas à y croire.

 Martin Guimond, propriétaire de la brasserie Saint-Bock

Heureusement pour lui, il dit avoir un propriétaire « compréhensif » qu’il rencontrera sous peu afin de « trouver une solution ».

Baisse de la fréquentation… et des additions

Les parcomètres payants jusqu’à 23 h du lundi au samedi au centre-ville, la rue Saint-Denis de plus en plus désertée et le budget serré des consommateurs sont autant de raisons qui contribuent à une diminution de l’activité au Saint-Bock, selon M. Guimond.

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Et il n’est pas le seul à compter les tables vides. « Ça fait huit ans que je suis propriétaire de restaurant et je dirais que c’est la plus dure période, économiquement parlant, que j’ai vécue en restauration », indique Pierre-Antoine Morency, copropriétaire du Groupe Blanchette Morency qui exploite une dizaine de restaurants dans la grande région de Québec (Bossini, Tartar & Poké, Sushi X).

En moyenne, il note une baisse de 15 % à 20 % de la fréquentation dans ses salles à manger en comparaison avec l’an dernier. Les consommateurs qui continuent malgré tout de s’attabler au restaurant prévoient vraisemblablement un budget plus modeste pour leur sortie.

Selon l’ARQ, pour la période comprise entre juillet et octobre 2023, le montant des transactions réglées par carte de débit ou crédit a diminué d’environ 5 % à 10 % par rapport aux mêmes mois l’an dernier.

Les grandes chaînes ne sont pas non plus à l’abri de ce phénomène. « Je ne cacherai pas qu’on trouve ça plus difficile en ce moment, reconnaît également Richard Scofield, président et chef de la direction du Groupe St-Hubert. On sent qu’il y a un peu moins d’achalandage qu’auparavant. Notre clientèle n’a pas arrêté de venir, mais elle vient moins souvent. »

« L’été et l’automne n’ont pas été bons, confirme le vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’ARQ, Martin Vézina. Oui, il y a eu l’inflation. Mais il faut se rappeler aussi qu’on a eu une météo ordinaire. Et les gens, quand ils pensent qu’il va pleuvoir tous les jours, ils sortent moins. »

Un Noël sobre

Les consommateurs vont-ils profiter de l’esprit des Fêtes pour sortir au restaurant ? Rien n’est moins sûr. Alors que le mois de décembre permet normalement aux exploitants de se « faire un coussin » en prévision de la période creuse de janvier et février, ceux interrogés par La Presse ne s’attendent pas à battre des records de vente cette année.

« On pense que ça va être bien. Mais si je compare à l’an passé… je ne m’attends pas à des augmentations, soutient Richard Scofield. Si on peut maintenir ce qu’on avait l’année passée, je serais content. »

Au Saint-Bock, Martin Guimond dit avoir inscrit dans son agenda quatre ou cinq réservations pour les Fêtes. « Rien d’extraordinaire », selon lui.

« Beaucoup de gens nous appellent pour annuler. »

De son côté, Pierre-Antoine Morency calcule que ses ventes seront moins bonnes que l’an dernier. « On a vécu un mois de novembre assez triste. Avec le froid, il faut être motivé pour sortir au restaurant, surtout quand on est serré. Décembre, c’est plutôt timide aussi. »

Il ajoute toutefois avoir des réservations pour quelques partys de Noël. « On a travaillé très fort d’avance pour aller chercher ces groupes-là. »

Fermetures à l’horizon

Après les Fêtes, les mois à venir ne s’annoncent pas plus roses, appréhende-t-on dans l’industrie. Beaucoup de restaurateurs qui ont bénéficié du Compte d’urgence pour les entreprises canadiennes (CUEC) pendant la pandémie ont jusqu’au 18 janvier 2024 pour rembourser leur prêt s’ils veulent en conserver une partie en subvention.

« Je ne sais pas comment je vais rembourser ça, c’est impossible, je ne suis pas capable, confie Martin Guimond. Avec ma comptable, on est en train de discuter pour voir comment on pourrait s’endetter avec la banque. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSESelon le propriétaire Martin Guimond, la brasserie Saint-Bock vit sa pire année en près de 18 ans d’existence.

« Je veux le rembourser, mais j’ai besoin de temps pour faire ça. C’est le temps qui joue contre nous. Les gens n’ont plus d’argent. Ils ne sortent plus. C’est rendu que quand tu vas au restaurant, tu prends deux bières et un hamburger, ça te coûte 50 $. »

S’il a confiance de pouvoir passer à travers la crise, M. Guimond croit toutefois que d’autres tomberont au combat. « Il y a un écrémage qui va se faire. Au mois de janvier, ça risque de faire très mal. »

À l’ARQ, on craint également que plusieurs propriétaires décident tout simplement de se retirer. « Il y en a qui vont peut-être avoir des choix difficiles à faire dans les prochains mois », conclut Martin Vézina.